Diocèse d’Aire-et-Dax
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Le Cartulaire de Dax

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  • 25 janvier 2007
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appelé aussi " Livre rouge " ("Liber rubeus") de la Cathédrale de Dax

Un document exceptionnel

Tous ceux qui se sont essayés à reconstituer l’histoire ancienne de la partie la plus occidentale de la Gascogne se sont heurtés à la rareté, voire à l’absence totale de document antérieur au XIIIe ou au XIVe siècle.
Seules quelques copies tardives présentaient des extraits très fragmentaires d’un ouvrage assez énigmatique, souvent désigné du nom de " Petit cartulaire de Dax " ou de " Livre rouge " ("Liber rubeus"), mais que tout le monde considérait comme définitivement perdu.

Or, il vient d’être tout récemment retrouvé.

Il s’agit d’un manuscrit sur parchemin de 64 feuillets recto et verso de format 16 x 25 cm, relié en cuir. À l’exception de deux, les 177 actes qu’il comporte sont tous écrits de la même main, bien que le plus ancien date des années 1056-1058 et le plus récent des années 1170 : parmi eux, on compte très peu de " chartes " (titres de propriété, d’acquisition ou de privilège) véritables et complètes, mais surtout des résumés d’actes comportant les détails essentiels - noms de personnes et de lieux, circonstances et conditions, témoins -, et aussi des récits divers concernant l’histoire du diocèse, de certaines de ses institutions ou de ses paroisses, et des affaires, différends ou conflits qui ont pu les affecter. Surtout, on y trouve une liste complète des 300 églises que comptait alors le diocèse, avec leur vocable ; parmi ces églises, réparties de la Grande Lande, de la vallée de la Leyre et du Brassenx, aux Pays de Gosse et de Seignanx, mais aussi à la totalité de la Basse-Navarre et à la région d’Orthez et de Salies-de-Béarn, alors situées dans le diocèse de Dax, 75 étaient complètement inconnues.

Les siècles " obscurs " du Moyen Âge nous apparaissent à l’image de l’élément le plus caractéristique de leur paysage : la forêt, la forêt profonde, millénaire, presque impénétrable, seulement interrompue par de minuscules clairières, et seulement traversée dans ses marges par d’étroits sentiers menacés par tous les dangers.

Certes, toutes les régions ne sont pas égales sur ce point.

Certaines peuvent bénéficier de la riche documentation de quelques puissantes institutions – pouvoir royal, grands états féodaux, prestigieuses abbayes… Il en allait tout autrement jusqu’ici pour notre région. Les seuls documents antérieurs au XIIIe siècle connus provenaient de quelques monastères – celui de Sorde, celui de Saint-Sever… – et ils ne concernaient que de rares événements, circonscrits dans un territoire assez étroit. Il fallait attendre le milieu du XIIIe siècle pour bénéficier de l’abondante documentation de l’administration anglaise de la Gascogne.

Dans un tel contexte, on comprend le bonheur qu’a été la découverte du Liber rubeus de la cathédrale de Dax.

Le Liber Rubeus, un manuscrit


Le nom – " Livre rouge " – donné à cet ouvrage ne semble pas provenir, comme souvent, de la couleur de sa reliure, mais sans doute de celle de l’encre rouge utilisée pour les initiales et les titres.
Il s’agit d’un volume manuscrit d’environ 150 à 160 mm de largeur et de 250 à 260 mm de hauteur, composé de 64 feuillets d’un parchemin assez fin, répartis en 8 cahiers de 8 feuillets. Comme le parchemin coûtait cher, on ne le rejetait pas pour un petit défaut : on a donc utilisé quelques feuillets présentant des imperfections et même des trous dont le scribe a tenu compte pour organiser sa transcription. Au cours des siècles, une déchirure en biais du premier feuillet a fait disparaître en partie une vingtaine de lignes, et de mauvaises conditions de conservation ont provoqué un léger affaiblissement de l’encre et, dans certaines parties, la formation de nombreuses taches d’humidité ou de moisissure, qui gênent et plus rarement empêchent la lecture. Une restauration complète sera donc indispensable.

Le texte, pour l’essentiel écrit à l’encre noire, est disposé, grâce à des réglures à la mine de plomb, en général sur 24 lignes, plus rarement jusqu’à 26 ou 28. L’ensemble a été écrit de la même main, d’une belle écriture régulière. L’ornementation, de couleur rouge, se réduit à de grandes initiales souvent inscrites sur deux lignes et débordant à demi dans la marge, mais aussi à des initiales plus petites dans le texte et à des titres rubriqués.
Deux espaces laissés libres – le recto du premier feuillet, le bas d’un autre feuillet – ont été utilisés pour transcrire deux textes postérieurs, d’une écriture bien différente du xiiie siècle. Plus tard, du xvie au xviiie siècle, diverses annotations ou explications ont été ajoutées en marge de nombreux feuillets.
L’ensemble a gardé une couverture ancienne en peau ; au dos, deux boucles rectangulaires en métal réunissent les ficelles de la reliure, aujourd’hui en très mauvais état.

Le Liber rubeus, témoignage d’un milieu cultivé, mais marqué par son temps

Si l’on passe de la présentation au contenu de l’ouvrage, la première observation que l’on peut faire est celle de la qualité de la langue utilisée, le latin.
On sait en effet que la langue latine classique – celle que l’on apprend dans les lycées –, s’était fortement dégradée au cours de l’Antiquité tardive – les IVe et le Ve siècle –, amorçant une évolution qui, accélérée après les Invasions par la contamination des langues parlées par les barbares, allait progressivement la faire glisser vers les langues dites romanes – l’italien, le français, l’espagnol, le portugais, le roumain, le languedocien, le gascon…
Durant le Haut Moyen Âge, puis le Moyen Âge, si le peuple avait adopté les nouvelles langues, les clercs avaient continué à user du latin, pour la liturgie et pour tous les documents écrits, dont la médiocrité et les innombrables imperfections témoignent de la décadence de la culture dans des pays à forte pénétration barbare, comme toute la partie nord de la Gaule. Aux XIe et XIIe siècles, les documents présentent d’importantes différences de qualité. Paradoxalement, de nombreux textes monastiques sont rédigés dans un latin étrangement incorrect : c’est le cas dans notre région pour le cartulaire de Sorde-l’Abbaye, mais aussi pour les documents émanant du cartulaire de Saint-Sever qu’a transcrits dom Du Buisson.

Le texte du Liber rubeus apparaît d’une remarquable qualité.
Si quelques pièces conservent de légères négligences qui proviennent manifestement des documents originaux, la plupart sont écrites dans un latin très proche des modèles classiques. Ce classicisme a une explication : plusieurs actes mentionnent un personnage du nom de Jean, auquel est attribué le titre de magister scolarum, que l’on pourrait traduire par " écolâtre ", c’est-à-dire responsable d’une école, ici de l’école cathédrale. C’est l’existence de cette école qui, dès cette époque, a développé à Dax comme dans d’autres villes épiscopales un milieu de belle qualité culturelle.

Cette qualité apparaît aussi dans le vocabulaire utilisé,
dont une grande partie remonte à l’Antiquité, mais qui s’est enrichi de nombreux éléments nécessités par l’usage chrétien. On y observe en outre l’introduction de quelques termes gascons, mais pour la plupart " latinisés ". Ainsi, pour désigner l’avoine (en latin classique avena), on va trouver " civade ", qui est le nom gascon moderne (" cibade "), parfois sous la forme latinisée (civada). De même, l’alose de nos rivières est nommée colacum (en gascon moderne " coulac "). Il faudrait citer encore la " pomade " pour désigner le cidre, mais aussi " casal " ou " casau ", " garbadge ", " meitader ", " sazon " et bien d’autres termes analogues.

Une histoire de plus de huit siècles

Le Liber rubeus, que tous ses caractères permettent de dater de la fin du XIIe siècle, est resté dans les Archives de la cathédrale de Dax jusqu’à la Révolution.
En 1802, le Gardien de ces Archives le prête en communication à un homme érudit et curieux d’antiquités, étienne-Placide Du Bourg des Cases-Noires, avocat et maire de Castets, qui en fait une copie. Puis on perd sa trace jusqu’en 1861, où un certain Dupin de Grenade le renvoie à Henri Crouzet, le célèbre ingénieur qui a joué un rôle très important dans la mise en valeur des Landes de Gascogne.

On pourrait se demander comment un manuscrit aussi précieux pour l’histoire de la cathédrale et du diocèse a pu sortir des Archives où il était conservé, pour passer dans la bibliothèque d’une famille.
Mais on sait que la Révolution a regroupé les anciens diocèses pour les conformer aux départements nouvellement créés, et que pour les Landes, le concordat signé par Bonaparte en 1802 a eu des effets plus radicaux encore, puisque les diocèses d’Aire et de Dax ont alors été supprimés tous les deux et réunis à celui de Bayonne ( Ils ne se rétablis qu’en 1820 sous la forme de l’unique diocèse d’Aire & Dax). Il est probable que c’est à cette date ou peu après que les archives de la cathédrale de Dax ont été dispersées, et l’on peut penser que le cartulaire a alors pu attirer l’attention d’un personnage assez extraordinaire – l’abbé Louis-Mathieu Desbiey –, qui est précisément rentré à cette date dans la région, et dont une sœur, Catherine-Rose, devint la grand-mère d‘élise Numa, épouse d’Henri Crouzet.

90 ans s’écoulent encore jusqu’en 1954, où le Liber rubeus est retrouvé, après le décès de Louise Turpin, épouse de Louis Crouzet, dans la bibliothèque familiale de Lit-et-Mixe.
On le confie alors à un archiviste-paléographe apparenté à la famille, Pierre Luc, qui en entreprend l’étude en vue de préparer son édition. Ce travail sera malheureusement interrompu par la mort de Luc en 1990, et le manuscrit est finalement remis entre les mains de Mgr Sarrabère, qui demande au Cehag de réaliser sa publication.

Le Liber rubeus, un cartulaire rigoureusement organisé

Le Liber rubeus, ou Livre rouge, est un cartulaire, plus précisément le cartulaire de la cathédrale Sainte Marie de Dax – Sancta Maria Aquensis – la " mère " de toutes les églises du diocèse –, qui abritait la cathedra, le siège de l’évêque.
A ce titre, il contenait aussi bien des actes émanant de l’autorité épiscopale que des textes concernant le chapitre cathédral, c’est-à-dire la communauté des chanoines desservant la cathédrale, mais aussi des récits plus développés concernant divers événements importants, et enfin un document exceptionnel, la liste des 300 églises que comportait alors le diocèse.

Ces divers documents, au nombre de 176, auxquels ont été ajoutés les deux du XIIIe siècle, sont organisés selon un plan assez rigoureux.

Viennent d’abord les actes fondateurs émanés des autorités publiques.
En tout premier lieu, est rapporté le transfert intra muros – à l’intérieur de l’enceinte antique – du siège épiscopal jusque-là situé hors les murs, dans l’église Saint-Vincent-de-Xaintes : l’événement auquel préside l’évêque Raymond, entouré du comte-duc d’Aquitaine, Gui-Geoffroy-Guillaume, des deux fils du vicomte de Dax et du viguier, fonde la nouvelle cathédrale ainsi que la communauté de chanoines qui la desservira.

Viennent ensuite les donations faites à cette occasion par le comte-duc lui-même, par le vicomte et ses fils, par le viguier, Dodon d’Œyreluy, et son épouse, par le vicomte et la vicomtesse de Maremne, mais aussi par divers citoyens et habitants de Dax et des environs.

Elles sont suivies de plus de cent vingt actes de donation, de vente, de restitution ou de constitution de redevances classés dans un ordre qui semble commandé par le réseau hydrographique de l’Adour et du Gave.
On commence par la rive droite de l’Adour qu’on remonte des environs de Bayonne aux faubourgs de Dax, pour se diriger ensuite vers la côte – Soustons, Messanges, Vielle, Saint-Girons. On passe ensuite sur la rive gauche de l’Adour, qu’on franchit à Orist pour se transporter très au nord, dans la boucle de l’Adour au sud de Tartas, puis on descend vers le Sud en direction de Montfort, pour rejoindre le Gave dans la région d’Orthez et de Puyoô. Enfin, on remonte du Gave jusqu’à Dax, qu’on ne dépasse pas : aucun acte ne concerne le triangle délimité par la N. 10 et la N. 132, de Castets à Saint-Geours-de-Maremme.

Suivent des documents variés évoquant de grands conflits : avec un laïc, Tourton de Saint-Paul, avec les évêques voisins et surtout avec les évêques d’Oloron sur les limites du diocèse. C’est dans cet ensemble qu’ont été insérés un texte inédit sur la paix de Dieu (voir l’article de Dominique Bop) et quatre bulles du pape Alexandre III qui tentent de corriger les abus des laïcs possesseurs d’églises et ceux des moines et des Ordres militaires.

Les derniers folios concernent l’administration du diocèse – sa division en quatre archidiaconés, le règlement de la confrérie dacquoise de la Mi-Carême, le partage des dîmes, des inventaires de redevances, la liste de toutes les églises du diocèse – et la gestion du chapitre – administration de la mense canoniale et rations des chanoines pour les jours ordinaires et les grandes fêtes.

Les personnalités contrastées du Liber rubeus

Comme pour tous les documents, il ne faut pas attendre du Liber rubeus ce qu’il ne peut pas donner. Mais ces limites sont ici tout particulièrement frustrantes du fait de la nature de l’ouvrage – un cartulaire destiné surtout à regrouper des titres d’origine de propriété ou des règles de fonctionnement –, et celle de l’institution concernée – la cathédrale, son évêque et son clergé.
Fort heureusement, les historiens de cette période sont habitués à scruter les rares pièces dont ils disposent pour relever le moindre renseignement annexe, l’indice le plus ténu, et ils savent même souvent " lire entre les lignes "…Or cet examen s’avère particulièrement fructueux dans le cas présent. Parmi les très nombreuses indications ainsi recueillies, on compte en tout premier lieu plus de 600 noms de personnes, accompagnés pour beaucoup de renseignements certes très brefs et fragmentaires, mais souvent fort suggestifs.

Des évêques et des moines

On ne sera pas surpris que cette liste comprenne en particulier de nombreux hommes d’église, et tout d’abord des évêques. Et d’emblée, on perçoit la liberté, sinon la désinvolture, – et parfois sans doute la partialité – avec lesquelles le chanoine rédacteur du cartulaire a exprimé ses opinions personnelles sur certains personnages même éminents.

On lit ainsi que le grand abbé de Saint-Sever, Grégoire de Montaner, devenu également abbé de Sorde, évêque de Lescar et de Dax, « avait aussi bien d’autres honneurs ; et plus il avait d’honneurs, moins il se consacrait à chacun ». Après Grégoire, Bernard de Mugron était « un homme d’une discrétion admirable, mais faible et timoré dans la défense de ses droits » : il aurait perdu d’importants territoires de son diocèse sans les actions énergiques de son archidiacre Arnaud Raymond, un personnage de haute origine, mais bien contestable : comme il s’opposait violemment au vicomte Navarre, ce dernier s’empara de lui et réclama une rançon, mais il fut assassiné, et Arnaud Raymond, responsable du meurtre, fut décapité. Le seul évêque qui méritera des éloges est Guilhem de Heugas.

En revanche, le légat du pape, Amat, évêque d’Oloron et plus tard archevêque de Bordeaux, n’est pas épargné : « c’était un homme de très grande ruse et habileté, qui fut légat de toute la Gascogne ; et parce qu’il était légat de toute la Gascogne et d’autres provinces, il pouvait facilement étouffer n’importe quel évêque de son ressort. » « Capable d’écarter un homme bon et simple du droit chemin », il pouvait, à une vraie plainte, en opposer « une autre inventée et fausse »… Quant à son complice dans ces entreprises, Héraclius, l’auteur préfère à son titre d’" archidiacre " celui d’" archidiable "…
Sil ne porte pas de critiques explicites contre les religieux – moines noirs ou blancs (bénédictins ou cisterciens), Ordres militaires ou hospitaliers –, le rédacteur du Livre rouge laisse entrevoir les conflits qui ont pu s’élever avec eux, en recopiant des bulles pontificales qui les menacent de graves sanctions s’ils ne mettent fin aux abus dont ils se rendent coupables en levant, moyennant finance, les sentences portées contre certains laïcs par les évêques.

Les laïques

L’image donnée des laïques n’est pas beaucoup plus favorable : au cours de la seconde moitié du xie siècle, Garsie-Marre, l’un des petits-fils du vicomte Arnaud-Fort, tue en duel judiciaire son cousin germain Arnaud-Bernard, mais il est à son tour tué par son autre cousin, le vicomte Navarre Ier. Comme dans le Haut Moyen Âge, pour tous ces crimes, on se contente d’infliger une peine financière : Garsie-Mare participera à l’achèvement de la construction de la cathédrale Sainte-Marie et à l’entretien des chanoines, en renonçant à la moitié des revenus de l’église Saint-Vincent de Salies-de-Béarn et à tout ce qu’il percevait annuellement de la dîme et de la coutume. Son meurtrier et sa sœur Navarra donneront à la cathédrale l’importante villa de Bagnoles, aux portes de Dax.

D’autres exactions, d’autres meurtres sont évoqués tout au long du cartulaire. Ils dessinent le monde de violence dont ce siècle tente à grand peine de se dégager. L’église va exercer dans ce domaine une action déterminante, par une institution nouvelle, la " Paix de Dieu ", et par l’encouragement à rechercher le pardon et donc le salut, par le moyen d’une entrée dans la familiarité des hommes ou des lieux sacrés : c’est ainsi que s’explique sans doute la démarche de nombreux personnages – des hommes surtout, mais aussi quelques femmes – qui sollicitent la protection spirituelle du chapitre en devenant convers, et plus tard en " se faisant chanoines ".
Le contenu d’une telle démarche est difficile à interpréter exactement, car il peut avoir été divers : s’il semble toujours avoir inclus des gestes de générosité à l’égard du chapitre, il n’est pas rare que ce dernier ajoute en retour aux bienfaits spirituels divers avantages matériels.

Un personnage se détache pourtant de ce groupe : le vicomte Pierre Ier de Dax est dit " prince de la paix ", en raison sans doute de son rôle dans la propagation de ce mouvement ; mais il est ensuite présenté comme « doté des meilleurs dispositions naturelles, d’un très grand zèle dans sa conduite et son courage, d’une foi droite et très chrétien ».
À côté des grands, le Livre rouge mentionne de nombreux roturiers, bourgeois de Dax qui dispensent des dons à l’église, ou paysans de condition diverse : certains sont donnés avec la terre qu’ils cultivent et qui serait sans eux dépourvue de toute valeur, d’autres sollicitent le droit de construire une maison, une dépendance, ou font don d’un verger, de quelques pommiers, d’une mesure de grain ou de cidre…

Les femmes occupent elles aussi une place non négligeable, mais elles sont dans l’ensemble mieux traitées : vicomtesses co-donataires avec leur mari, ou disposant seules de leurs biens, telle Franche d’Œyreluy, ou Garciette de Maremne, qui se fait converse de Sainte-Marie. Fait exception Guiraude, qui reçut la vicomté de Dax après la disparition de son frère, dont elle annula le testament et en particulier la donation à l’église de Dax de la villa de la Torte. À côté de ces femmes fortes, la figure d’une certaine Guasenat apparaît comme le fragile enjeu de conflits compliqués entre des pouvoirs qui la dépassent.

Une société également contrastée mais assez différente des clichés habituels

Les renseignements que l’on peut extraire du Livre rouge sont trop partiels et trop fragmentaires pour que l’on puisse en tracer un tableau d’ensemble. Toutefois, les quelques traits que l’on peut apercevoir semblent évoquer une société aussi éloignée des visions idylliques du Moyen Âge présentée par une certaine apologétique, que des perspectives uniformément sombres d’une historiographie fortement orientée.
Loin d’être universellement animée par l’évangile, comme on a voulu le dire, cette société " de chrétienté " était, comme celles de tous les temps – dont le nôtre… – traversée par les égoïsmes, les rivalités et les violences de toutes sortes qui ont été évoquées plus haut. Et si l’église s’est efforcée d’humaniser ce monde de fer et de sang, elle n’y est parvenue que lentement, partiellement, et de manière toujours précaire.

Par ailleurs, on sait par bien d’autres sources la vie très dure menée dans les campagnes médiévales, où résidait la presque totalité de la population. La pauvreté des terres insuffisamment amendées, la faiblesse des rendements, la dureté des méthodes de culture qui limitait l’étendue des parcelles affectées à chaque exploitation empêchaient un développement économique qui eût mis les hommes nettement à l’abri de la pénurie.

Pourtant, l’impression qui se dégage des textes ne correspond pas à l’extrême précarité et à la misère qu’entraîneront plus tard les exactions et les pillages des troupes des grands conflits ultérieurs, la Guerre de Cent Ans en particulier.
Si les grands, tant laïques que clercs, se disputent les revenus, c’est en raison de la démesure de leurs ambitions et donc de leurs besoins – constructions défensives ou de prestige, équipement militaire, cavalerie… Pour les plus humbles, les redevances versées à date fixe par les tenanciers sont assez élevées pour témoigner d’une modeste aisance, et l’on sait le nombre de petites donations consenties par eux.

Certaines de ces donations posent d’ailleurs un problème, dans la mesure où elles sont faites par des paysans qui ont eux-mêmes été " donnés " avec leur terre.
Ce lien à la terre fait aussitôt surgir l’image traditionnelle du " serf ", placé sous la domination totale de son maître et dépourvu de tout droit propre. Pourtant, si l’on en croit quelques textes du Livre rouge qui montrent un tenancier donné avec « son assentiment et selon sa volonté », ou complétant la donation de lui-même faite par son maître, par une autre, prise sur ses biens propres, la réalité est certainement bien plus complexe : dans ces régions méridionales où la coutume a maintenu son influence à côté de traditions issues du droit romain, les relations de personne à personne n’ont pas pris la même rigidité que dans les pays du nord, et d’autres pratiques se sont développées.
Cette souplesse se retrouve d’ailleurs dans tous les domaines, comme dans la manière de résoudre les conflits, et même les oppositions entre clercs et laïques, ou dans la difficile restitution des biens d’église détenus par des laïques.

Un tableau inédit du diocèse de Dax

Si tous les renseignements ainsi laborieusement extraits du Livre rouge sont certainement précieux, l’apport les plus important de l’ouvrage est certainement la liste des 300 églises que comportait le diocèse de Dax au XIIe siècle. Parmi ces églises en effet, on n’en compte pas moins de 74 qui ont sans doute rapidement disparu, puisque leur existence et leur nom même étaient jusqu’ici complètement inconnus, mais qu’une étude minutieuse des cartes anciennes et des toponymes a permis de localiser avec vraisemblance.
La carte jointe donne la répartition très inégale de ces églises dans cet immense diocèse qui s’étendait des confins des diocèses de Bordeaux et de Bazas aux Pyrénées, et de l’Océan au Marsan, en englobant les Grandes landes, le Brassenx, les pays de Tartas, de Gosse, de Maremne, de Seignanx, la Chalosse, la région d’Orthez, une partie de la Basse Navarre.

Si la rareté des églises dans la région presque déserte de la Grande Lande, et l’assez forte densité dans la Chalosse apparaissent assez banales, en revanche, on ne peut qu’être surpris de leur extraordinaire concentration dans certaines régions – une partie du Pays de Mixe vers Saint-Palais, et surtout aux environs de Tartas.
De longues études – en partie universitaires – seront nécessaires pour expliquer ces particularités. Mais d’ores et déjà, la liste fournie sera une mine d’informations pour beaucoup de chercheurs ou de curieux.

Le projet de publication

En constatant l’abondance, l’intérêt et le caractère inédit d’un grand nombre des renseignements de tous ordres qu’apporte le Livre rouge, il est apparu nécessaire de mettre ce document à la disposition du plus grand nombre en joignant au texte latin sa traduction française, ainsi que de nombreuses explications destinées à faciliter aux non-spécialistes la découverte et la compréhension d’une période et d’un milieu souvent bien déroutants.
D’autres explications, qui ont fait l’objet de la Journée d’études du 1er mai seront reprises dans un volume d’actes qui sera publié au même moment que le cartulaire lui-même.

Père Alfred Brettes

PS : Ces ouvrages ("le Livre rouge" et "les Actes de la Journée d’études du 1er mai") ont été publiés par le Comité d’études sur l’Histoire et l’Art de la Gascogne (C.E.H.A.G.).
Bulletin de commande à envoyer à : CEHAG, 5, rue du Palais, 40100 Dax.

1 réaction


1er mars 2014 19:28, par GASTAL Pierre

Cet article est tout simplement excellent. Il répond aux principales questions que l’on peut se poser sur ce document exceptionnel et je vous en remercie.

J’aurais toutefois aimé un peu plus de précision sur la date de sa rédaction puisqu’il est dit d’une part qu’il est entièrement écrit de la même main et d’autre part qu’il date (ou que les chartes datent ?) de la période comprise entre 1056-1058 et les années 1170, ce qui est incompatible.

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