Diocèse d’Aire-et-Dax
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Solitude

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  • 3 décembre 2009
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Solitude

Solitudes nouvelles, solitudes de toujours ?

Une compagne à apprivoiser ?

Un désert à habiter ?


Elle ne fait pas de bruit, mais elle frappe au quotidien. Elle mobilise peu de chercheurs, de crédits, d’attention, mais elle hante bien des chansons et des films d’aujourd’hui : la solitude est préoccupante. Pour beaucoup, elle est la pauvreté la plus profonde - et la plus répandue - dans notre société.

Mais il est difficile d’en parler simplement : elle a sa source dans l’individu autant que dans la société ; il y en a qui la subissent, d’autres qui la choisissent ; il y a des gens entourés qui se sentent seuls, et des personnes isolées qui ne s’en plaignent pas. C’est que la solitude a un envers et un endroit : à l’endroit, elle est un aspect de la liberté et de la responsabilité, elle construit l’être humain dans son aptitude à prendre et à assumer ses décisions ; à l’envers, elle est la douloureuse situation de millions d’hommes et de femmes qui n’ont personne à qui parler.

Les mois d’été - de vacances pour certains - sont sans doute l’occasion de solitudes consenties, recherchées (pour un repos, un ressourcement) ou au contraire subies ou aggravées (par l’absence des proches, des voisins, des activités habituelles ...). Occasion à saisir, sans doute, pour croiser quelques réflexions, quelques chemins ...

Il y a de nouvelles solitudes
comme il y a de nouvelles pauvretés.

La solitude est sans doute aussi ancienne que l’homme. Mais certaines de ses causes ont changé ... et surtout notre manière de la vivre.

De nouvelles
conditions de vie,
caractérisées
par l’éclatement.

Le travail n’est plus – ou il est beaucoup moins – le lieu de la socialisation : il ne permet plus à chacun de trouver une place dans la société. Le chômage, surtout de longue durée, "dés-intègre" l’individu. La précarité et l’incertitude du travail rendent plus difficiles la solidarité et le sentiment d’appartenir à un groupe. La famille reste une valeur refuge, mais elle apparaît comme fragile, difficile à construire dans la durée, et jamais assurée de son avenir. Même si certain(e)s préfèrent être "mal marié(e)s" plutôt que seul(e)s, bien d’autres doivent assumer une solitude non choisie, jusque dans le soin et l’éducation des enfants. Et que dire de la solitude des personnes en "fin de vie"… La mobilité, volontaire ou rendue nécessaire par la recherche ou la conservation d’un emploi, distend les liens d’amitié, et rend plus difficile la construction d’un réseau de relations sur une longue durée. Enfin, nous sommes dans une société pluri-religieuse et pluri-culturelle : il n’y a plus, aujourd’hui, de "grande idée" qui puisse nous rassembler tous, nous faire tous communier dans un même projet, dessiner les traits d’un avenir commun. Cela accroît notre liberté de pensée, mais rend plus difficile de motiver un "vivre ensemble".

Notre monde, heureusement, ne se résume pas à ce qui précède. Mais ces quelques éléments tracent le nouveau visage des solitudes courantes d’aujourd’hui. Un mot, que l’on entend souvent, en est le symptôme : "exclusion". La solitude est le dénominateur commun de toutes les pauvretés.

Des contrastes plus forts,
qui rendent la solitude
plus dure.

Les moyens de transport, les outils de communication et les médias de masse mettent le monde entier à notre portée. Nous n’avons jamais eu autant de moyens techniques pour réduire les distances, nous rencontrer, entrer en communication. Pourtant, il semble que nous avons toujours autant de mal – sinon plus – à trouver quelqu’un à qui parler en vérité. Nous savons échanger des informations techniques. Nous savons aussi partager des fantasmes par le biais des réseaux électroniques. Mais la technologie n’ôte rien à la difficulté d’entrer en relation "de visage à visage". Notre société valorise la réussite dans tous les domaines. La compétitivité n’est plus réservée à l’industrie et au commerce, elle touche aussi les relations humaines, la sexualité, l’affectivité, l’image du corps … Dans ce contexte, l’échec (ou même simplement le fait de ne pas être dans la course) est ressenti plus durement. Le poids du regard des autres renforce alors, à tort ou à raison, le sentiment de solitude. Nos relations ont changé : plus libres, plus mobiles, plus spontanées, elles sont aussi plus volontiers chargées d’affectivité. Avec le risque, disent des psychologues, d’avoir du mal à quitter l’idéal fusionnel, le mythe de la transparence. Malgré tout, nous rêvons d’unions parfaites, et nos échecs nous coûtent d’autant plus, nous font d’autant plus mal. La solitude peut alors apparaître comme insupportable et pourtant inévitable.

Aujourd’hui, certaines situations nouvelles ont pour effet d’amplifier, non pas la solitude elle-même, mais l’intensité de sa brûlure, et son côté tragique.

La solitude peut facilement devenir
un véritable poison.

Ce n’est pas une question de confort. La solitude fait peur, et c’est à juste titre : elle ronge, elle dissout la capacité d’entrer en relation.

Au début, cela commence doucement, et les causes en sont multiples : la perte d’un proche, une famille qui se disperse, des amis qui s’éloignent ou disparaissent, une longue maladie, une région qui se désertifie, un caractère qui se durcit … Peu à peu, le cercle de relation s’amenuise, les contacts s’espacent, on ne rencontre des gens que pour des questions techniques et on a de moins en moins l’occasion de rencontres gratuites. C’est alors que la solitude peut devenir une maladie redoutable. Elle est ce dont on a peur sans oser le dire, sans vouloir le reconnaître, sans même se l’avouer à soi-même. Elle envahit la conscience, mais pas d’abord clairement. Il y a comme une période d’incubation, au cours de laquelle on a du mal à réagir, parce qu’on ne veut pas – ou on ne sait pas – comprendre ce qui est en train de se passer.

L’isolement :
un cercle vicieux
qui se nourrit de tout,
même de ce qui sert
à le combattre.

Des anxiolytiques aux multiples chaînes TV, du bruit incessant aux aventures sans lendemain, nous disposons d’une impressionnante panoplie de lutte contre la solitude et ses effets ; sans compter les inévitables profiteurs de la misère humaine qui ne proposent que de faux espoirs en échange de vrai argent. Certaines choses peuvent aider, à un moment donné. Mais cela peut aussi nous leurrer, traiter les symptômes sans guérir le mal. Un des effets pervers de la solitude, c’est justement de se nourrir de ce qui nous sert à l’oublier : le bruit, la distraction, l’étourdissement dans le rêve ou les relations superficielles, tout cela débouche inexorablement sur un sentiment plus vif du vide, du manque. Ou pire : sur l’impression qu’il est impossible de s’en sortir.

Le second effet pervers de la solitude, c’est qu’elle s’auto entretient, elle s’auto alimente. C’est comme un cercle vicieux : la solitude – longue, involontaire, insidieuse – fait peur non seulement à celui qui est seul, mais aussi à ceux qu’il pourrait rencontrer. On entend dire alors que le solitaire fait fuir son entourage. Il se construit des murs pour se protéger, mais ces murs l’isolent encore plus, car ils découragent ceux qui pourraient renouer quelque relation.
Et, finalement, la solitude ainsi vécue va progressivement blesser le désir d’entrer en relation, jusqu’à anéantir la volonté de s’en sortir. De même que le chômage de longue durée rend difficile la réadaptation à l’emploi, de même la solitude de longue durée rend très difficile la reprise d’une relation vraie. Ce n’est pas que l’on prenne goût à la solitude, mais c’est que la solitude – non choisie – finit par éteindre le goût de la rencontre.

À l’extrême, rencontrer l’autre fait peur.
Pour un chrétien, il ne peut s’agir là d’un problème secondaire. La capacité de relation est une composante essentielle de l’être humain. Elle fait partie de sa dimension spirituelle. D’autre part, la solitude est un phénomène autant individuel que social. Il ne suffit pas de vouloir s’en sortir : il est souvent nécessaire que quelqu’un vienne "de l’extérieur" briser l’enfermement.

Mais une solitude peut être habitée,
et même choisie.

Rien ne nous prépare à vivre positivement la solitude : elle est fille du manque et mère de l’angoisse. Dans notre société, elle est une tare et un fardeau. Quand elle détruit l’être humain en l’enfermant dans la spirale infernale de l’isolement, de l’angoisse et du désespoir, il faut la combattre par tous les moyens possibles.

Mais une certaine solitude fait partie de la vie humaine, et il serait illusoire – voire dangereux – de l’ignorer. Au moment des petites ou des grandes décisions qui orientent nos vies, devant nos choix plus ou moins importants comme devant les chocs heureux ou malheureux de nos existences, nous sommes toujours renvoyés à nous-mêmes. Et donc un peu seuls. Même entourés de parents, d’amis, de conseils, il y a toujours une part de la décision, de la joie ou de la peine, qu’il nous faut assumer "seul". À moins de "vivre sa vie par procuration", comme le chantait un artiste il y a quelques années.

Cette face-là de la solitude, c’est l’espace de notre liberté, de notre responsabilité. Elle est le moment où l’on se rend compte – et où l’on accepte – qu’il y ait des choses qui dépendent de moi, et de moi seul ; des choses que personne ne peut décider ni vivre à ma place.

Il y a des choses
que personne ne peut
décider ni vivre
à ma place.

Cette face-là de la solitude, c’est aussi l’espace de notre créativité. Nombreux sont les artistes, poètes ou scientifiques qui ont choisi de s’isoler pour chercher, pour créer. Nombreux sont les spirituels de toutes religions qui ont choisi la solitude – non pas celle de la fuite, mais celle de l’affrontement à soi-même – pour chercher passionnément la Vérité qui donne un sens à leur vie.

Nombreuses enfin sont les personnes qui se donnent des temps et des lieux de solitude pour faire le point, se retrouver, mûrir un projet...

C’est la face positive de la solitude, et peut-être la plus méconnue. Elle n’a rien du poison qui lentement dissout l’individu. Elle est au contraire le lieu où chacun découvre peu à peu ce qu’il est, et où chacun construit patiemment qui il veut être.

C’est le lieu du face à face avec soi-même, mais qui n’enferme pas dans l’isolement, car il s’agit d’une "respiration". Ce "recentrage sur soi" n’est qu’un temps qui permet de mieux assumer, de mieux prendre en charge sa vie avec ses responsabilités, ses relations, ses contacts, ses choix, ses décisions. Ce "temps pour soi", qui manque trop souvent dans nos vies agitées, est ce qui aide à façonner soi-même sa vie au lieu de la laisser façonner par les événements, ou pire : par le hasard.

Du temps pour soi :
une solitude assumée
pour devenir soi-même.

C’est le lieu du silence, qui redonne sens et force à la parole, mais pas du vide. La solitude-poison a horreur du silence. Elle préfère le bruit et l’éparpillement, qui donne l’impression de moins souffrir, ou du moins d’oublier la souffrance. La solitude constructive a besoin du silence et du recueillement pour aller à l’essentiel, pour mûrir une décision, pour évaluer sa responsabilité, pour décider en conscience et finalement développer sa liberté.

La solitude est ambiguë : en fuyant (avec raison) la solitude-poison qui détruit l’individu, on court le risque de fuir aussi la solitude nécessaire qui construit l’homme. Mais on ne peut pas vivre une "saine" solitude si l’on est enfermé dans le cercle vicieux de la "mauvaise" solitude. Pour être saine et constructive, la solitude doit être habitée. Elle peut l’être de diverses manières : par le sens des responsabilités, par les engagements familiaux, sociaux ou relationnels, par la recherche d’une vérité, d’un sens, d’un absolu, etc. Ainsi comprise, elle apparaît comme le droit et le devoir de s’assumer soi-même.

OUI au silence, OUI au dialogue,
pour une spiritualité d’aujourd’hui.

La solitude apparaît comme « la meilleure et la pire des choses » : elle est le lieu de la grandeur de l’homme, car elle le révèle à lui-même ; elle est aussi le lieu de sa plus grande douleur, l’antichambre du désespoir. C’est le signe que l’on touche là quelque chose de vital, de profondément humain. Pour un chrétien, c’est justement au plus profond de l’humain que se dévoile la dimension spirituelle de l’homme.

Ce n’est sans doute pas par hasard si dans la majorité des grandes traditions religieuses, en Orient comme en Occident, des hommes et des femmes ont choisi la solitude du « désert » pour se retrouver eux-mêmes et attester de l’absolu. Ils n’ont pas pour autant « déserté » la vie. Ils ont simplement refusé le côté artificiel, superficiel, voire médiocre ou corrompu, de la vie qu’ils menaient. Les vrais ermites n’ont jamais considéré la solitude comme un bien en soi, mais plutôt comme une voie insolite et radicale de conversion, d’authenticité, de recherche et de progrès. Ils n’ont jamais voulu fuir le monde des autres, mais ils revendiquent une manière originale de l’aborder « sans s’y laisser absorber ».

Dans ce qu’elle a d’essentiel, la solitude n’est donc pas le monopole des ermites et des sages. Elle représente le passage obligé de toute vie authentiquement humaine. Il y aurait perversion à la vivre comme une fuite ou un repli sur soi. Mais il y a beaucoup à gagner à en faire une respiration de la vie, comme l’expérimentent toutes celles et tous ceux qui prennent la peine de s’arrêter, le temps d’un pélérinage, d’un séjour dans un monastère, d’une retraite, d’une promenade solitaire, ou de quelques instants de silence ...

Le silence du « désert » :
retour à l’essentiel,
recherche de vérité...

Dans la tradition de la Bible, la solitude est un lieu de danger, mais aussi de purification et d’illumination. Le désert et la montagne en sont les symboles. Car pour vivre en ces lieux arides, il faut aller à l’essentiel, en vérité : on ne peut s’encombrer de superflu, ni se payer de mots et d’illusions. Et c’est aussi le lieu privilégié du combat spirituel et de la rencontre de Dieu : c’est là qu’Abraham risque l’aventure de la foi, que Moïse et le Peuple de Dieu marchent longuement vers la vie et la liberté, c’est là que le prophète Elie découvre Dieu dans le murmure de la brise légère (et non dans l’orage ou la tempête), c’est de là que Jean le Baptiste annonce les temps nouveaux, et c’est dans la solitude du désert ou de la montagne que Jésus se retire pour prendre toutes les décisions importantes qui orienteront sa vie.

Il n’y a là ni vide, ni fuite, ni repli, mais recherche et rencontre de quelqu’un, que beaucoup appellent Dieu, et que les chrétiens osent appeller Père. Pour le rencontrer, il faut s’en donner les moyens. Et il est difficile de le faire dans le vacarme et l’éparpillement. Le silence d’un moment de solitude consentie, voulue, est souvent le meilleur passage possible vers Dieu, le chemin de la foi. Sans le sérieux du silence, que vaut la foi ? Ne risque-t’elle pas d’être simplement le reflet d’une peur : la peur du vide, ou la peur de soi-même ?

La solitude est positive quand elle permet de rencontrer en vérité. La solitude-poison détruit le gout de la relation ; mais la saine solitude n’est rien d’autre que la juste distance de l’amour, relation équilibrée que l’on assume sans s’y noyer.

Être chrétien, pour nous, c’est accepter la rencontre dans toute son exigence, sans artifices, sans bruits ni paillettes, dans la vérité du silence et dans la solitude du face à face :
· accepter de se rencontrer soi-même (sans se raconter des histoires),
· accepter de rencontrer les autres (au delà des artifices techniques et des préjugés),
· et accepter de rencontrer Dieu (par delà les désirs, les images, la superstition)

Et vivre une certaine forme de solitude silencieuse, qui ressource et recentre, qui nous rétablit à notre juste place (comme fils de Dieu et frère des hommes), c’est ce que nous appellons la prière. La prière chrétienne est fondamentalement personnelle, mais elle n’est pas individuelle : elle nous rend semblables à Dieu, Un et Trinité.

Être là devant toi, Seigneur
et c’est tout.
...
Et rester immobile, silencieux.
M’exposer à Toi
qui es là, exposé à moi.
...
J’accepte de ne rien sentir
Seigneur
de ne rien voir
ne rien entendre
Vide de toute idée
de toute image.
...
Dans la nuit
me voici simplement
pour te rencontrer sans obstacle
dans le silence de la foi
...
Mais Seigneur
je ne suis pas seul.
Je ne peux plus être seul.
Je suis foule, Seigneur
car les homme m’habitent.
Je les ai rencontrés.

Michel QUOIST

La CERCA
Juillet 1998

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