Diocèse d’Aire-et-Dax
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« Grippe aviaire »

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  • 3 décembre 2009
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« Grippe aviaire »
Quelques éléments de réflexion

Petite histoire trouvée sur Internet : « Quand je hurle, toute la vallée frissonne ! » dit le loup. « Quand je rugis, toute la savane tremble ! » dit le lion. « Eh bien, moi, quand j’éternue, c’est la planète entière qui panique ! » dit le poulet.

Humour noir, certes… mais aussi signe des temps. Sommes-nous entrés dans une ère d’angoisse ? Après la "Grande Peur de l’An Mille" et le "Grand Bug de l’An 2000", nous voici confrontés quotidiennement à des séries de peurs qui nous arrivent par vagues, comme pour mieux grignoter nos assurances et nos sécurités : terrorismes religieux (ou pseudo-religieux), crises des banlieues, risques nucléaires, marées noires, crimes sexuels, réchauffement climatique qui multiplie les "caprices de la nature"… et maintenant la peur qui nous vient des oiseaux. Si la plupart des peurs exprimées ici ont un réel bien fondé, il n’en est pas tout à fait de même pour la nouvelle affaire. Au moins pour l’instant.

Informations et hypothèses

Les médias informent ; c’est leur métier. Les organismes officiels s’expriment ; c’est ce qu’on attend d’eux. Mais il faut bien reconnaître que la diversité des discours laisse perplexe : si certains dramatisent la situation (après tout, la peur se vend bien…), d’autres se veulent rassurants (pas de problème pour l’instant !). Il n’est pas difficile de deviner le dilemme : il serait irresponsable de semer la panique dans la population, mais personne ne veut être pris au dépourvu et tout le monde se couvre au cas où quelque chose se produirait. Pour les organismes officiels concernés, il n’est sans doute pas question de risquer les mêmes critiques qui furent émises après la grande canicule de l’été 2003.

Les discours sont divers, ce qui est normal quand on parle de risques et d’hypothèses. Mais ce qui frappe, c’est la quantité de discours : le risque de transmission à l’homme de la "grippe aviaire", en France, est à l’heure actuelle extrêmement faible, mais il est bien plus médiatisé que n’importe quel autre danger très réel. Les précautions et les préventions mises en œuvre sont aussi largement commentées.

Un tel luxe de détails est censé rassurer… mais il obtient parfois l’effet inverse : bien des gens se disent que la situation doit être extrêmement grave pour que l’on prenne tant de précautions, alors qu’on en prend beaucoup moins pour la grippe saisonnière (habituelle) qui fait chaque année quelques milliers de victimes ! De plus, nous sommes encore sensibles au "syndrome Tchernobyl" : on nous avait dit que nous n’avions rien à craindre du nuage contaminé venant de l’explosion du réacteur nucléaire de Tchernobyl, mais c’était faux… Comment croire aujourd’hui les experts qui nous parlent du fameux virus H5N1 ?

On peut toujours discuter sur des hypothèses ; comme d’habitude, l’avenir tranchera. Mais le bon sens recommande de regarder les faits.

Regardons les faits

Le fait est que le virus dont on parle beaucoup ces temps-ci (celui de l’Influenza aviaire de sous-type A/H5N1) est dangereux, dans l’état actuel, pour les oiseaux ou volailles et pour quelques mammifères. Il est dangereux aussi pour les humains fortement et régulièrement exposés à des animaux contaminés. Par contre, la consommation ne présente pas de risque : le virus est détruit par la chaleur de la cuisson ; de plus, il ne résiste pas à l’acidité du suc gastrique. Si l’épidémie était déclarée, on pourrait alors appliquer quelques conseils de bon sens, comme ne pas toucher directement un oiseau mort ou des déjections d’oiseaux (sinon, se laver soigneusement les mains). Les professionnels qui travaillent constamment au contact d’oiseaux ou de volailles sont bien plus concernés, mais ils ont reçu les consignes adéquates et savent comment prévenir le risque. En France, des mesures préventives sont déjà appliquées depuis octobre 2005 (certaines même avant).
Le fait est, aussi, que ce virus, pour l’instant, touche peu l’espèce humaine. De janvier 2004 à février 2006, l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) a recensé 170 malades dans le monde, dont 92 cas mortels. Tous sont des cas de contamination directe (oiseau à humain), et non de transmission d’humain à humain. Pour l’instant donc, selon les organismes concernés (Institut de Veille Sanitaire, Organisation Mondiale de la Santé, Organisation Mondiale de la Santé Animale, Ministère de l’Agriculture et de la Pêche), aucun cas de transmission interhumaine n’a été constaté, et le niveau d’alerte reste - pour l’instant - celui d’une surveillance préventive.

« Pour l’instant… »

Cette expression revient souvent. La situation n’est pourtant pas nouvelle : des cas de grippe aviaire ont été signalés depuis 1997, la souche virale A/H5N1 est identifiée et elle est sous surveillance depuis janvier 2004. Pourquoi donc s’inquiéter particulièrement cette année ?

Parce que ce virus est maintenant assez répandu chez les oiseaux migrateurs, ce qui augmente le risque de propagation géographique. De plus, ce type de virus est capable de muter, soit par lui-même, soit par recombinaison avec des souches virales de la grippe "saisonnière" humaine. Dans ce cas, il représenterait un danger supplémentaire pour les personnes fragiles.

L’ensemble des précautions prises actuellement vise à éviter la dissémination du virus dès qu’un foyer d’infection apparaît quelque part, pour limiter au maximum les risques de rencontre entre ce virus et la population humaine. Il ne s’agit pas aujourd’hui de combattre une épidémie humaine, mais de mettre en œuvre des mesures préventives et de rester vigilants pour la combattre au plus tôt… si elle se déclare. Comme le souligne Madame Monique Eloit (Directrice Générale Adjointe de la Direction Générale de l’Alimentation – DGAL – et chef des Services vétérinaires français) : « La France s’est dotée d’un dispositif qui fait que le pays ne se retrouve pas devant plusieurs foyers d’H5N1 brutalement sans les avoir détectés avant » (Conférence de presse du 27 février 2006).

Les Landes ne sont pas en retard dans la mise en place de ce dispositif : le Conseil Général a intensifié le réseau de veille sanitaire avec la coopération des techniciens de la Fédération Départementale des Chasseurs des Landes et de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage ; le Laboratoire Départemental des Landes est l’un des six laboratoires agréés au niveau national pour réaliser les analyses dans le cadre de la veille sanitaire en matière d’Influenza aviaire. Tous les professionnels concernés ont été informés des mesures à prendre. Malgré le fait qu’une épidémie humaine ne soit encore qu’une éventualité, des systèmes de veille sanitaire se préparent, loin des feux de l’actualité, à parer une éventuelle pandémie. Ce travail très professionnel est vraiment à saluer, de même qu’il faut saluer aussi la coopération européenne et internationale qui prévaut dans ce domaine.

Mais, puisqu’on parle ici de faits, on peut faire le constat suivant : chez nous, la grippe aviaire n’a fait pour l’instant aucune victime humaine sur le plan de la santé… mais elle a déjà fait pas mal de dégâts sur le plan économique et humain.

Menace future ou crise actuelle ?

En effet, malgré le caractère faible du risque encouru, et en dépit des prises de paroles d’experts, la filière avicole souffre fortement. En France, début mars 2006, le préjudice subi est déjà estimé à 130 millions d’Euros, et le nombre d’emplois concernés est de l’ordre de 50 000. La filière volailles est déjà fragilisée par une crise structurelle depuis plusieurs années, qui a occasionné plus de 2000 suppressions d’emploi (chiffres de la Fédération générale de l’agroalimentaire – CFDT). Une baisse persistante de la consommation de volailles et produits dérivés viendrait donc fragiliser gravement une filière déjà en crise.

Pourtant, dans les Landes, cette filière est marquée du sceau de l’excellence. Preuve en est, notre département a reçu en 1965 le premier Label Rouge en France pour la production de poulets. C’est dire que le savoir-faire de toute une filière - qui va de l’accouvage à l’abattage - n’est plus à démontrer.

Du point de vue économique, la filière landaise représente une source de revenus et d’emplois évidente : 600 exploitations sont dévolues à la production de poulets labels de 3 mois, ce qui représente bon an mal an 14 millions de têtes. La filière standard, qui amène sur le marché des poulets de 35 jours, représente 8 millions de têtes et concerne 50 éleveurs. Il faut y ajouter la production de poulets dits "élaborés". Ces productions créent des emplois directs sur les exploitations mais aussi en amont et en aval de la filière.

À l’heure actuelle, la dégradation de la situation est particulièrement ressentie en aval de la filière, c’est-à-dire au niveau des abattoirs qui ont les plus grandes peines du monde à écouler les stocks de poulets dont le prix a été amputé de 30 % en quelques semaines. Ainsi ces abattoirs se trouvent-ils dans l’obligation d’arrêter les CDD, tandis que des mesures de chômage technique sont déjà mises en œuvre pour les autres. Cette détérioration de la conjoncture va très vite concerner les secteurs plus en amont, en particulier les producteurs qui doivent d’ores et déjà s’astreindre à une augmentation de la durée des vides sanitaires. En passant de 6 à 10 semaines, ce vide va réduire le nombre de bandes sur les exploitations, et donc le revenu des éleveurs.

Dans ce contexte, les éleveurs et les partenaires de la filière manifestent leur incompréhension, voire leur écœurement. Des années durant, un très gros effort a été fait pour mettre en place des pratiques d’élevage très professionnelles, à même de rassurer le consommateur. La traçabilité est ainsi très fiable dans cette filière qui s’est considérablement normalisée dans le cadre des règles du marché européen. Ces efforts, les éleveurs ne les regrettent pas, mais ils souhaiteraient que le regard qui est porté sur leurs produits le soit en conséquence !

Les éleveurs et leurs partenaires de la filière cherchent donc a rassurer les consommateurs mais aussi à trouver de nouveaux débouchés pour des stocks qui s’amoncèlent. Heureusement, cette filière peut compter sur son organisation très professionnalisée ainsi que sur le soutien des élus du département des Landes et de la région Aquitaine.

Sachons garder raison

En plus des questions de santé publique, de soutien et de solidarité, il est toujours bénéfique de nous interroger sur nos réactions et nos comportements. L’Influenza aviaire est connue depuis près de 60 ans, et il suffit que l’on médiatise des moyens de prévention destinés à nous en protéger, pour que la vente de volailles au marché de Rungis baisse immédiatement de 30 à 40 %. Bien sûr, il est naturel qu’on s’inquiète pour notre propre santé. Mais à prendre peur de façon inconsidérée à la moindre évocation d’un risque éventuel, c’est notre santé mentale qui risque d’être atteinte, et celle de nos enfants.

Notre société semble avoir basculé dans l’idée du "risque zéro", mais nous savons tous que ce n’est qu’un rêve, une illusion. Nous savons qu’il faut apprendre à vivre avec le risque : par rapport à nos ancêtres, nous avons la chance de mieux connaître et comprendre les risques que nous courrons ; nous pouvons ainsi mieux tenter de nous en préserver. Mais si c’est pour basculer d’une peur à une autre au grès de l’actualité médiatique, et pour adopter un comportement irrationnel qui fait oublier où sont les vrais dangers aujourd’hui, on ne voit pas bien où est le progrès en termes de qualité de vie : cela ne peut conduire qu’à un état d’esprit proche de la paranoïa ! Il ne faut pas oublier que tout progrès s’accompagne d’une responsabilité nouvelle : celle de discerner, de réfléchir, de peser les conséquences de nos actes et de nos choix.

Notre culture française se veut héritière des "Lumières", c’est à dire imprégnée d’esprit scientifique et rationnel. Force est de constater que la culture scientifique - ou tout simplement le bon sens - a parfois peu de prise sur nos comportements. Mais ces réflexes de peur sont peut-être, tout simplement, significatifs d’une société qui s’urbanise, et, ce faisant, s’éloigne d’une certaine appréhension des réalités rurales. Il est presque amusant de se dire qu’aujourd’hui, on aura bien plus peur de toucher un oiseau mort sur le trottoir que de traverser une rue en dehors d’un passage protégé. Pourtant, où est le plus grand danger ?

Plus largement, ces crises que nous traversons peuvent nous être utiles, si nous savons les méditer. C’est une grande constante dans la tradition vivante de l’Église depuis les évangiles : nous avons beaucoup à apprendre de ce qui nous arrive, de nos réactions personnelles et collectives, de ce que nous vivons. Les pouvoirs publics et les organismes concernés apprennent à gérer des crises comme celle que nous traversons. Mais nous, chacun de nous, comment allons-nous apprendre à gérer les crises - actuelles et à venir - et les peurs qu’elles engendrent ? En premier lieu, il nous faut apprendre à réagir par nous-mêmes, et non sur commande…

Le principe de précaution est une belle chose, utile et nécessaire. Mais il ne faut pas oublier que la peur peut faire plus de dégâts que le danger lui-même. Il ne nous reste plus qu’à essayer d’intégrer cela dans nos modes de vie, sans oublier… de vivre !

CERCA,
9 mars 2006

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