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Comment peut-on encore être si mal après 2000 ans de Salut ?

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  • 3 décembre 2009
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Rwanda, Kosovo, atteintes aux Droits de l’Homme, violence urbaine, séparations, maltraitances, esclavage des enfants, suicides, mal de vivre, tempêtes, catastrophes naturelles … Inévitablement, on se demande : pourquoi ? Et tout chrétien peut s’interroger sur l’efficacité de la dernière demande du « Notre Père », priée depuis bientôt 2000 ans : « … mais délivre-nous du mal. »

Le mal : une question … un scandale

La question du mal est difficile. C’est, au sens fort, une question piège. Les hypothèses sur l’origine du mal se regroupent en quelques familles :

- La première consiste à dire que ce monde est absurde, fruit du hasard, en l’absence de tout dieu ; il n’y a donc pas d’explication à chercher, puisqu’il est naturel qu’il en soit ainsi.

- Une autre explication consiste à affirmer que le monde est le lieu d’un combat entre le Bien et le Mal, deux puissances de force égale ; c’est le dualisme de certaines religions anciennes, que l’on retrouve aujourd’hui dans certaines sectes.

- On peut aussi estimer que ce monde est inachevé, et que nous faisons les frais des tâtonnements de l’évolution ou des lenteurs du progrès ; ou encore, que nous payons le prix de fautes passées.

- Aujourd’hui, la question est souvent plus radicale : c’est Dieu lui-même qui se retrouve en position d’accusé devant la conscience moderne (« si Dieu existe, pourquoi le mal ? »).

- Ce qui n’empêche nullement, d’ailleurs, de reconnaître la responsabilité, au moins partielle mais non négligeable, de l’homme.

Les Évangiles paraissent bien décevants sur cette question, du moins pour quiconque y cherche une explication définitive ou une solution magique. Ce n’est sans doute pas par hasard ; la question du mal recèle plusieurs pièges importants :

- Le premier piège est de trouver une explication satisfaisante au mal. Du coup, on court le risque de le justifier, ou du moins de s’y résigner : si la souffrance est « naturelle » ou si c’est une « punition » (de Dieu ou d’une vie antérieure), alors il peut paraître normal ou juste qu’il en soit ainsi. Dans l’évangile, Jésus est affronté à la question du mal, de la souffrance, et il n’y répond jamais par des discours théoriques, sinon pour affirmer ceci : la maladie ou l’accident ne sont jamais des punitions divines.

- Le second piège consiste à attendre une solution « magique », l’intervention d’un être providentiel : un sauveur, un dieu, un système économique ou politique, le progrès … Notre propre histoire a déçu les espoirs que nous avions pu mettre dans le progrès (politique, économique, scientifique …). Et la Bible, si on veut bien la lire dans sa progression, nous invite à vivre la même déception vis à vis de Dieu, à passer du « Messie triomphant » que l’on rêve, à l’homme-Dieu crucifié, mais non pas anéanti. Tous les théologiens chrétiens s’accordent à dire que c’est à la Croix que l’on peut voir au mieux le vrai visage de Dieu, présent et agissant dans les douleurs de notre humanité sans jouer les « super-héros » de cinéma.

- Le piège le plus insidieux est peut-être la conséquence de ce qui précède : le combat contre le mal n’est-il pas perdu d’avance ? La réponse chrétienne à cette question n’est pas de l’ordre du discours raisonné. C’est un cri, et un engagement. C’est le cri de Pâques : « Christ est ressuscité ! » ; et c’est surtout un combat contre l’absurdité du mal sous ses diverses formes. À la manière du Christ : toute sa prédication s’accompagne de gestes de guérison physique, psychique et spirituelle. Sa vie est un combat contre toutes les formes de souffrance, qu’elles relèvent de notre responsabilité (violences, exclusions, dominations …) ou non (maladies, mort …).

Ce qui nous invite - en tant que chrétiens, mais avec tout homme ou femme qui ne se résigne pas devant le drame du mal - à une double lucidité : sur nous-même, et sur Dieu.

Être lucides sur nous-mêmes

Nous sommes un être à la fois physique (un corps et un environnement matériels), affectif ou social (humains parce qu’en relation avec d’autres) et spirituel (affrontés à notre propre mystère, chercheurs de sens, visant plus ou moins consciemment un absolu).

Nous savons bien gérer les besoins physiques (nourriture, sommeil …) même s’il reste encore beaucoup à faire pour que tout le monde en bénéficie de façon équitable ! Notre société déploie des trésors d’imagination et de technologie pour fabriquer tout ce dont notre corps a besoin pour vivre et conserver au mieux sa santé. Pourtant, nous sentons bien que la consommation à elle seule ne suffit pas à nous rendre heureux.

Nous apprenons, non sans difficulté, à gérer au mieux notre affectivité (amour, équilibre psychique…) et nos relations (familiales, politiques, économiques, associatives…). C’est déjà plus délicat, car beaucoup d’équilibres ont été bouleversés dans ces domaines : les repères classiques de la sexualité et de la famille, les modèles (politiques ou économiques) de société, même notre conception de l’être humain, tout a bougé.

Mais au moins nous avons pris conscience de l’importance de ces dimensions. Aujourd’hui, nous avons à notre disposition des outils, des conseillers, des thérapeutes, qui peuvent nous aider à maintenir ou à retrouver une santé psychologique et relationnelle correcte.

Mais nous ne pouvons atteindre notre plein épanouissement qu’en prenant acte d’une autre dimension, que nous appelons "spirituelle". Ne mettons pas trop vite "Dieu" là dedans. C’est d’abord la "quête du sens", et elle est multiple : c’est le goût de savoir la vérité sur soi-même et sur le monde qui nous entoure.

Superflu ? inutile ? Bien des faits de notre société disent au contraire que cette dimension nous manque : le "mal-être" de bien des gens qui ont pourtant "tout pour être heureux", l’émergence de courants spirituels en tous genres, le succès des "cafés philosophiques" et des ouvrages traitant du "sens de la vie", etc.

La Bible en général, et l’Évangile en particulier, jouent sur une ambiguïté volontaire : le même mot signifie à la fois « santé » et « salut », et la même phrase de Jésus peut dire à la fois « Va, ta foi t’a sauvé ! » et « Va, ta foi t’a guéri ! ». Comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre…

Bien sûr, il y a là un piège redoutable : si l’on ne distingue plus ces trois plans, on court le risque de sombrer dans l’illusion de la magie, la superstition, ou certaines pratiques actuelles de « guérison » : s’il est illusoire de vouloir guérir la personne entière en soignant seulement son corps, il est tout aussi illusoire (et dangereux) de vouloir la guérir en s’occupant seulement de son « âme » (ou « esprit » ou « mental » ou ce qu’on voudra).

La Bible nous invite à prendre en considération l’humain dans toutes ses dimensions : il n’y a pas de perception correcte du corps ou de l’esprit sans la dimension spirituelle. Mais à l’inverse, pour les chrétiens, il n’y a pas de perception correcte du spirituel - et donc de Dieu - sans la dimension du corps et de la matière.

Être lucides sur Dieu

Il est un autre aspect étonnant des Évangiles : au nom du « salut », on peut bien comprendre le sens et l’intérêt des guérisons, des appels à l’amour et au pardon, à la justice et à la solidarité, de la priorité donnée à l’homme et surtout aux plus pauvres… mais Jésus passe beaucoup de temps aussi à tenter de révéler le « vrai visage du Père ». Coquetterie théologique ? Ou constat que l’être humain n’est pleinement lui-même, et donc épanoui, que quand il vise l’absolu ?

Tout le monde reconnaît volontiers qu’il faut se battre contre les violences, les pauvretés, les injustices, les exclusions… même s’il reste tant à faire, tant d’inerties à bouger, tant de moyens concrets à mettre en œuvre. Mais, là encore, l’amélioration (nécessaire, prioritaire) des conditions matérielles ne suffit pas. Pourquoi les pays européens qui ont les meilleures couvertures sociales (dont la France) ont-ils le triste privilège d’être en tête au niveau du nombre de suicides ? La souffrance qui résulte de la « perte du sens de vivre » n’est pas plus supportable que d’autres.

Cette recherche de sens peut viser divers absolus : celui du bonheur, de l’amour, de la vie… D’ailleurs, on emploie parfois - pour en parler - un vocabulaire religieux : on « croit » ou on ne « croit pas » au bonheur, à la vie, …

Pour les chrétiens, cette recherche pointe en direction du Dieu de Jésus-Christ. Mais que d’illusions, que de préjugés, que d’ambiguïtés ne faudra-t-il pas lever avant d’en parler de façon crédible au monde d’aujourd’hui ? Par exemple :

- Le "dieu qui punit" (celui qui hante encore nos scrupules de conscience) vient-il du catéchisme de notre enfance ? Des sermons de nos églises ? N’est-il pas plutôt la projection de nos propres culpabilités ? Le sentiment de culpabilité est un phénomène psychologique qui se nourrit des frustrations de la vie et de nos déceptions, de l’écart entre ce que l’on rêve d’être et la réalité. Trop important, ce sentiment enferme et détruit. Ce n’est pas Dieu qui punit, c’est notre conscience qui s’abîme et se déchire elle-même. Voir clair en cela pour combattre la culpabilité (sans pour autant perdre le sens de la responsabilité) est déjà un chemin d’épanouissement.

- Mais le "dieu qui aime au point de tout pardonner" est-il pour autant plus conforme à l’évangile ? Oui, sans doute… mais n’est-il pas aussi, parfois, la projection facile de nos désirs, la consolation de nos carences affectives, le révélateur en positif de notre difficulté d’aimer ? Notre soif du divin, où s’abreuve-t-elle : à un « besoin de sacré » qui se laisse facilement récupérer par tant de « faux prophètes » d’aujourd’hui ?

Que savons-nous, en fait, du Dieu « Père de Jésus-Christ » ? Est-il un fantasme qui nous infantilise ou étouffe notre personnalité ? La Bible appelle cela une idole. Ou bien est-il un père qui nous fait grandir dans un amour responsable ? De plus : ce Dieu intéresse-t-il toutes nos activités humaines ?

Nous sommes habitués à mettre Dieu (au moins comme question, comme hypothèse) dans notre recherche spirituelle. Et c’est bien normal. Nous avons aussi le réflexe de mettre Dieu (comme critère de valeur, par exemple) dans nos relations humaines : c’est ce que nous appelons habituellement, à tort ou à raison, la « morale ». Mais c’est souvent en un sens trop restreint : le rapport à Dieu ne se limite pas à la prière et à quelques aspects de morale personnelle.

Savons-nous, aussi, « voir Dieu » dans la relation à notre propre corps et à la nature ? Il ne s’agit pas ici de sexualité, mais de rapport à soi-même comme corps, de rapport à la nature… de santé physique, de sport, d’économie, d’écologie… en somme. Malgré l’influence de certains courants de pensée, le mépris du corps a été condamné par l’Église. Et la Bible nous rappelle que la mission commune de tous les humains est de poursuivre l’œuvre de création. Une spiritualité qui oublierait cela ne serait pas totalement chrétienne.

Dès maintenant, malgré le mal et le malheur, entrer dans une dynamique de résurrection

Il faut d’abord éclairer ce qui est trop souvent un piège : la « valeur » de la souffrance. Pour un chrétien, la souffrance n’est pas un bien. Elle est la compagne inévitable sur nos chemins, mais il ne faut jamais la rechercher. Elle n’est un passage vers le Salut qu’à la condition de lui donner un sens ou une valeur qu’elle n’a pas au départ. La souffrance en soi n’est pas bonne : elle détruit, elle anéantit. Elle est à combattre. Quand elle est inévitable, quand on ne peut pas ou qu’on ne plus en sortir, c’est alors qu’on peut essayer de la combattre « de l’intérieur » en lui donnant du sens, en faisant d’elle un aiguillon vers plus de maturité humaine, de solidarité, de sagesse, d’attention aux blessés…
Difficile chemin de croix… que les chrétiens vénèrent - non parce qu’il est chemin de souffrance - mais parce qu’il est témoignage d’un amour et d’une vie qui vont jusqu’au bout, même à travers la souffrance.

Une originalité du message biblique est de nous inviter à voir l’être humain comme un tout : à la fois physique, psychique et spirituel. C’est à dire : engagé dans un réseau de relations qui le met en lien avec la nature (dont son propre corps), avec les autres humains, et avec l’Absolu (au sens large : ce pour quoi on serait capable de changer sa vie, ou de la donner).

On ne peut donc parler de « Salut » (de guérison ou de santé) pour telle ou telle dimension indépendamment des autres. C’est pourquoi les premiers chrétiens ont volontairement « choqué » leurs concitoyens en affirmant la « résurrection de la chair, ou du corps » et non la seule « immortalité de l’âme ».

Les récits évangéliques nous en donnent un parfait exemple quand ils nous présentent la manière dont Jésus agissait : il rétablissait l’homme ou la femme dans un rapport harmonieux à lui-même ou à elle-même, à leur propre corps, aux autres et à Dieu. Et cela dans un même geste.

Autre originalité : la Bible porte la conviction que personne ne peut s’épanouir - donc se sauver - tout seul. Nous sommes pétris de relations (avec notre environnement, les autres humains et Dieu lui-même). Et notre humanité est incomplète, mutilée, s’il manque l’une de ces dimensions. C’est pourquoi la solitude subie est un poison ; c’est pourquoi l’égoïsme (le refus de relation vraie) est une forme de suicide intérieur.

Si un être humain a du mal à vivre sans une « raison d’être », aucun groupe humain ne survit longtemps sans une « raison d’être ensemble ».

Pour les disciples de Jésus-Christ, cette solidarité a pour nom « Église » ou « Corps du Christ ». Avec cette conséquence : le Christ ne s’est pas incarné pour se sauver lui-même ; l’Église, Corps du Christ, n’a pas d’autre raison d’être que de poursuivre l’œuvre du Christ qui guérissait, relevait, libérait, rendait la dignité, luttait pour la justice et la vérité… en donnant la priorité aux victimes et aux exclus de toutes sortes.

Aucun individu ne peut assumer un tel combat tout seul. La diversité et la complémentarité des dons et des compétences est la chance (et la nature même) de l’Église. Et cette complémentarité dépasse les frontières de l’Institution : Jésus s’est réjoui quand des gens qui ne faisaient pas partie du groupe des disciples ont accompli des gestes de guérison et de Salut.

Enfin, la résurrection, dans la perspective des premiers chrétiens, n’est pas une perspective pour « l’au-delà ». Ils en parlent au présent, comme d’une réalité déjà mise en œuvre en eux et par eux. La perspective chrétienne ne cherche pas à adoucir le mal et la souffrance en promettant un bonheur « pour après la vie ».

La douleur de la Croix reste l’horizon du disciple du Christ. Mais le disciple du Ressuscité sait aussi voir et recueillir toute trace d’espoir, tout effort vers la vie, toute énergie positive.

Mieux : il sait qu’il doit et qu’il peut les susciter, et même les « re-susciter » encore et encore. Le mal ressurgira sans cesse… mais le bien aussi. Les chrétiens ne seront peut-être jamais à la hauteur de ce qu’ils annoncent, car la tâche est immense et toujours à recommencer, mais ils luttent sans cesse contre la résignation, le fatalisme, le découragement… pour que l’avenir soit toujours possible.

Le cri de la Résurrection a résonné comme un défi, non comme un rêve.
À notre tour, donnons-lui corps.

La CERCA
Épiphanie 2000

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