Diocèse d’Aire-et-Dax
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Au risque de vivre !

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  • 3 décembre 2009
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Au risque d’aimer ! Au risque de croire !

Depuis quelques années, notre société accorde une attention particulière à la gestion et à la prévention des risques, et cela dans de multiples domaines :

- dans le domaine de la santé : les progrès de la médecine (et de la science en général) font que nous acceptons de moins en moins l’idée d’un échec. Plus encore, nous n’acceptons pas les risques liés aux interventions et aux traitements (nous passons d’une demande d’« obligation de moyens » à celle d’une « obligation de résultats »). En outre, de grands scandales comme « l’affaire du sang contaminé » nous ont rendus très sensibles au principe de précaution, jusqu’à vouloir atteindre le niveau du « risque zéro ».

- dans le domaine de l’environnement : face aux « trous dans la couche d’ozone » ou au réchauffement de la planète, ou encore face aux O.G.M. (organismes génétiquement modifiés), nous mettons toujours plus en avant le principe de précaution : même si, pour l’instant, les risques ne sont pas clairement établis (en particulier concernant les OGM), beaucoup d’entre nous craignent spontanément que nous ne jouions les « apprentis sorciers ». Les risques inconnus nous font plus peur que les risques réels…

- dans les activités humaines : la vie quotidienne nous confronte à toujours plus de normes et de règles. La sécurité routière devient, à juste titre, une préoccupation majeure qui mobilise de plus en plus de ressources. Depuis 1991, le Code du Travail français engage la responsabilité du chef d’entreprise sur la question des risques (il doit veiller à les supprimer, ou à évaluer ceux qui ne peuvent être évités… alors qu’auparavant, il était juste tenu de respecter le Code Civil et les normes du travail). Et c’est désormais le secteur du loisir, traditionnellement plus libre (surtout le loisir d’aventure : baignade libre et navigation, randonnées d’exploration, et toutes formes de « hors piste », de sports extrêmes ou de recherche d’émotions fortes) qui se trouve de plus en plus régulé et encadré.

- dans les relations humaines : nous les plaçons de plus en plus sous le signe de la précaution. Nous avons besoin des autres, du contact, de l’amitié, de l’amour… mais sous contrôle, sans trop prendre de risques. L’impact médiatique de l’épidémie du sida a mis sur le devant de la scène la nécessité de « sécuriser » les relations sexuelles. Plus fondamentalement, c’est dans toute relation humaine que nous essayons de nous prémunir contre les risques (en ne nous engageant pas trop, ou en tout cas en ménageant une porte de sortie). Et les conséquences de « l’affaire Perruche » ouvrent un débat encore plus fondamental : peut-on éliminer le risque de naître handicapé ? et, le cas échéant, peut-on être indemnisé au titre d’un « préjudice à naître » ? Concevoir et faire naître un enfant devient, pour le milieu médical – et pour les parents eux-mêmes – un véritable risque, qui peut les amener devant un tribunal !

Une attitude qui semble tellement raisonnable...

Il existe de multiples bonnes raisons de « prendre ses précautions » :
- une motivation éthique : on ne peut se résoudre à laisser se produire des accidents évitables ; on peut remarquer l’émotion – et les traces profondes – laissées par un accident dans un établissement, une collectivité…
- une motivation réglementaire : les lois et les normes de sécurité sont de plus en plus contraignantes ; chaque accident ou incendie, chaque contamination de la chaîne alimentaire, apporte son lot de nouvelles contraintes…
- une motivation économique : on parle du « coût de la sécurité » (et il est réel !), mais la non-sécurité peut coûter très cher, tant sur le plan financier que sur le plan humain.
- une motivation d’image : un accident catastrophique peut anéantir l’image d’une entreprise, d’un établissement (de soin, de scolarité, de restauration, …), d’un groupe…

En outre, depuis quelques années, nous assistons à une recherche systématique de responsabilité pénale, et donc de personnes responsables. La jurisprudence évolue aussi dans ce sens : par exemple, en matière de risques hospitaliers, il existe depuis 1999 une présomption de « responsabilité sans faute » (un médecin ou un établissement hospitalier peuvent être tenus d’emblée pour responsables d’une infection post-opératoire : c’est à eux d’apporter la preuve qu’elle était inévitable, alors qu’avant 1999 c’était au plaignant de faire la preuve d’une faute médicale).

Tout ceci donne l’impression que notre société cherche de plus en plus la sécurité, refuse de prendre le moindre risque, ou du moins cherche à s’en prémunir par tous les moyens : soit en prenant le maximum de précautions (prévention, assurance, durcissement des lois et règlements…) soit en punissant les personnes ayant pris le risque.

À ne plus vouloir assumer les risques, on en prend de plus graves...

En même temps, nous sommes devenus sensibles aux effets pervers de ce luxe de précautions :

- Ce qui vient souvent en premier, dans les critiques adressées aux règlements et aux normes de sécurité, c’est leur côté « étouffant » : les contraintes d’hygiène et de sécurité sont devenues telles que certaines petites structures, entreprises ou certains établissements un peu anciens ont dû fermer leurs portes. D’autres ont du mal à suivre l’évolution des normes (chaque nouveauté a un coût !). C’est aussi le bénévolat et la convivialité qui sont menacés : pour les kermesses ou les fêtes d’école, il n’est désormais plus possible de demander aux parents d’apporter certaines pâtisseries faites à domicile ; l’organisation de camps de jeunes dans la nature (sous la tente) va nécessiter de lourdes infrastructures qui ne seront plus à la portée du grand nombre…

- Un autre point fait souvent réfléchir : l’augmentation rapide du nombre de procès. Ce qui était perçu il y a quelques années comme une « mode américaine » est aujourd’hui une réalité bien française : en cas de drame, d’accident, d’échec ou d’effets secondaires nuisibles, on fait un procès. Il y a, certes, un bon côté : cette pratique oblige les responsables (organisateurs, chefs d’entreprise ou d’établissement, soignants, etc.) à assumer leurs responsabilités ; mais on peut légitimement se demander si les motivations sont toujours aussi pures (peu de gens aujourd’hui se contentent du « Franc – ou de l’Euro – symbolique » …).

- Par ailleurs, le coût de la sécurité est un problème réel qui peut susciter une question de fond : n’y a-t-il pas là - parfois - une logique économique au moins autant qu’une véritable politique de sécurité ?

- Enfin, l’effet le plus pervers, peut-être, de cet état d’esprit, c’est de fausser notre perception du risque, de la sécurité, et de notre responsabilité. Les précautions, les procédures, les normes et les lois ne remplacent pas la vigilance humaine. Être assuré et être en règle ne suffisent pas à éliminer le risque. Or, l’accumulation des normes et des techniques peuvent insidieusement nous donner une fausse impression de sécurité, et nous démotiver : puisque « tout est en règle », puisque « tout est aux normes », il n’y aurait plus à s’inquiéter…

Parallèlement, on note la persistance et l’augmentation des « conduites à risque » : conduites automobiles dangereuses, sports extrêmes, sexualité sans protection, drogues, alcool, etc., en particulier chez des jeunes. L’analyse de ces comportements est complexe (leurs motivations sont diverses), mais globalement ils interpellent notre société et notre conception du sens de la vie. Il ne s’agit surtout pas de justifier de telles prises de risque (surtout quand il s’agit de risquer la vie d’autrui !), mais ces conduites expriment – parmi bien des malaises et des appels – que la vie appelle le risque, ou que le risque fait partie de la soif de vivre. (1)

(1) Il est d’ailleurs intéressant, au passage, de noter notre propre incohérence : pourquoi certains risques (comme ceux liés à la « maladie de la vache folle ») provoquent-ils tant de remous et de mesures ? alors que des risques bien plus meurtriers (alcool, tabac, vitesse…) bénéficient de notre complicité générale…

Il ne s’agit pas ici de prendre le parti de l’insouciance, voire de l’imprudence, mais de réfléchir sur deux choses importantes :

- qu’est-ce qui se transforme dans notre mentalité avec cette
montée en puissance des questions de sécurité ?

- quel est le vrai sens de notre responsabilité humaine ?
et, au fond, de quoi avons-nous peur aujourd’hui ?

Nous sommes entrés dans une ère de « technique », qui se caractérise par l’agir efficace et la maîtrise par rapport au réel. Dans cette perspective, nous vivons très mal l’imprévu, le danger, le risque… Mais l’imprévu et le risque font toujours partie de notre civilisation technique : chaque progrès engendre de nouveaux risques qui lui sont propre.

Or, cette ombre menaçante (du risque) est peut-être notre plus grande chance : c’est elle qui maintient en éveil le sens de notre responsabilité !

Et il s’agit bien de « notre » responsabilité. Inutile d’incriminer la technique, irresponsablement neutre. Et il est facile de focaliser toute la responsabilité sur un individu (ou quelques uns) pris isolément. Or, le sujet de la responsabilité, ce sont toujours des hommes en lien avec d’autres hommes, dans le dialogue politique (au sens le plus large : tout ce qui touche à l’organisation du vivre ensemble). Sachons l’assumer ensemble.

Il faut aussi casser une croyance : la foi en une société technique qui va s’autoréguler elle-même, jusqu’à devenir une termitière technologique. C’est une illusion, un fantasme de croire que tout problème humain a une solution technologique ou chimique. Ou alors : abandonnons notre humanité et notre responsabilité pour n’être que des consommateurs mécaniques d’un bonheur chimico-électronique. Croire en la technique seule, c’est nous désapproprier de notre position de sujets co-responsables de l’agir techno-scientifique.

Nous entrerions alors dans une « léthargie éthique » : la technique est neutre… il ne faut pas lui laisser prendre les décisions à notre place. L’horizon du « risque zéro » est du même ordre : il ressemble au mythe de l’infaillibilité technique. Il est en fait « l’oubli du risque » inhérent à l’agir humain … et cet oubli nous déshumanise. Nous remettons notre vie entre les mains d’un rêve : celui d’une sécurité totale, qui n’est en fait que la nostalgie du sein maternel.

La recherche de « responsables » à tout prix en est une bonne illustration : on finit par croire que, du moment qu’on a pris toutes les précautions techniques, il ne doit plus y avoir d’accident ! Du coup, s’il y en a un, c’est qu’il y a eu une « faute », une faute humaine (car la technique n’est pas responsable) ; il faut un responsable, mieux un « coupable », en tous cas quelqu’un qui paie. Certes, il y a parfois de « vrais » responsables ; mais souvent, nous le sommes tous un peu...

Sans renier les acquis et les bénéfices de la sécurité, il faut simplement ouvrir les yeux pour ne pas idolâtrer les moyens technologiques, les normes et les règles, et abandonner notre responsabilité humaine au profit d’une illusion. Ceci n’est pas dirigé contre la technique : elle est utile ; mais elle est aussi un « risque » !

Vivre comme être humain est - et restera - un risque.

Mais un risque n’est pas forcément un danger. Être humain, c’est faire des choix et les assumer, en réfléchissant à ce que l’on choisit, en acceptant de travailler dans la confiance (et pas seulement dans l’assurance, ou dans la certitude technique) et en acceptant la possibilité de l’échec… ou plus positivement : en acceptant de ne pas tout maîtriser, de ne pas tout contrôler. Surtout pas l’autre humain !

Les aspects les plus fondamentaux de l’existence humaine sont des risques, c’est-à-dire des ouvertures qui engagent notre responsabilité par delà toute règle et tout moyen technique. Par delà tout ce qu’on peut inventer pour se rassurer… Et tant mieux ! Car, pour être complètement rassuré, il faudrait contrôler et maîtriser toute forme de vie et de conscience. Ce serait le totalitarisme à tous les niveaux.

La naissance déjà est un risque… et donc la vie toute entière. Que l’on prenne toute protection et assurance utile, c’est naturel et recommandable. Mais que cela ne nous empêche pas d’assumer notre vie nous-mêmes : ne laissons pas nos peurs nous remettre entre les mains des marchands de sécurité (qu’ils soient commerciaux ou politiques). Une vie sans risque est une vie stérile, une illusion. Acceptons que, pour vivre humainement, les domaines les plus importants de nos vies soient des domaines à risque :

- L’amour est un risque… tous les amoureux le savent, et surtout ceux qui hésitent à « franchir le pas » d’un engagement. On ne parle pas ici des risques liés à la sexualité (c’est un autre débat), mais bien de ce qui fait la grandeur et la vérité d’un amour : le risque de centrer sa vie hors de soi, de ne pas tout maîtriser, de s’engager radicalement - non pas en aveugle : il faut bien réfléchir avant - mais totalement, une fois la décision prise, sur une route où aucune assurance définitive n’est possible.

- La rencontre est un risque. Or, nous sommes devenus très frileux en matière de rencontre. On parle beaucoup d’interculturel, d’interreligieux, d’inter-… bien des choses ! Mais c’est le mot « sécurité » qui fait recette. Par delà les évidentes précautions de base, oserons-nous nous avouer clairement de qui, de quoi nous avons peur ? De quoi, vraiment, voulons-nous nous protéger ?

- Le futur est un risque. Choisir un métier, fonder une famille, créer une entreprise, faire un enfant… sont des aventures pour lesquelles le « principe de précaution » devient paralysant : si l’on veut le « risque zéro », autant ne rien faire de tout cela !

- La foi, pour nous chrétiens, est un risque : elle n’est pas la certitude sans nuages qu’on voudrait parfois qu’elle soit. Elle n’est pas non plus le simple risque d’un « pari » sur l’au-delà, sur l’existence de Dieu. Car la foi chrétienne n’est pas une conviction, une idée : elle est le risque d’une relation à Dieu et aux autres… elle est le risque d’assumer sa vie en sortant de soi-même. Elle est le risque de s’accepter humains, au lieu de se prendre pour Dieu (pire : déifier notre puissance technique).

Abraham, Moïse, Jésus… et bien d’autres, ont osé, ont risqué, pour que vive l’homme, pour un surcroît de vie. Et l’Évangile ne promet pas la sécurité aux disciples du Christ. Il invite même à sortir des « fausses sécurités » que donne l’obéissance à la Loi morale (c’est un thème majeur de discussion entre Jésus et les pharisiens) : aimer l’autre en vérité (en actes, il ne s’agit pas ici de sentiment) est plus exigeant, bien plus risqué en effet, que l’obéissance stricte à la Loi (lire par exemple Luc 13, 10-16, ou Luc 10, 25-37, ou Matthieu 19, 16-30, ou … le procès de Jésus).

À notre époque, où l’on oscille entre l’excès de précaution et les comportements à risque, il est important de prendre le temps de discerner : que les précautions nécessaires pour nous protéger des risques qui tuent, ne nous empêchent pas de prendre et d’assumer le risque de vivre, le risque d’aimer, le risque de la confiance.

La CERCA,
Pentecôte 2003.

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